Odette Toulemonde

Calme-toi, Odette, calme-toi.

Elle était si vive, si impatiente, si enthousiaste qu’elle avait l’impression de s’envoler, quitter les rues de Bruxelles, échapper au couloir de façades, passer les toits pour rejoindre les pigeons dans le ciel. Quiconque voyait sa silhouette légère dévaler le mont des Arts sentait que cette femme, dont une plume ornait les boucles de cheveux, avait quelque chose d’un oiseau…

Elle allait le voir ! Pour de vrai… S’approcher de lui… Le toucher peut-être, s’il lui tendait la main…

Calme-toi, Odette, calme-toi.

Alors qu’elle avait plus de quarante ans, son cœur s’emballait aussi vite que celui d’une adolescente. À chaque passage clouté qui la contraignait d’attendre son tour sur le trottoir, des picotements parcouraient ses cuisses, ses chevilles menaçaient de s’élancer, elle aurait voulu sauter par-dessus les voitures.

Lorsqu’elle arriva à la librairie, s’allongeait la file des grands jours ; on lui annonça qu’il fallait patienter quarante-cinq minutes avant de se présenter devant lui.

Elle saisit le nouveau livre dont les libraires avaient élevé une pyramide d’exemplaires aussi belle qu’un arbre de Noël et commença à deviser avec ses voisines. Si toutes étaient des lectrices de Balthazar Balsan, aucune ne se révélait aussi assidue, précise et passionnée qu’Odette.

— C’est que j’ai tout lu de lui, tout, et tout aimé, disait-elle pour s’excuser de sa science.

Elle ressentit une grande fierté à découvrir qu’elle connaissait le mieux l’auteur et ses œuvres. Parce qu’elle était d’origine modeste, parce qu’elle travaillait comme vendeuse le jour et plumassière la nuit, parce qu’elle se savait médiocrement intelligente, parce qu’elle venait en bus de Charleroi, ville minière désaffectée, il ne lui déplut pas de se découvrir, parmi ces bourgeoises bruxelloises, une supériorité, sa supériorité de fan.

Au centre du magasin, trônant sur une estrade, auréolé par des spots qui l’éclairaient autant que les plateaux télévisuels dont il était familier, Balthazar Balsan se livrait à la séance de dédicaces avec une bonne humeur appliquée. Après douze romans – et autant de triomphes –, il ne savait plus s’il aimait ou non ces signatures : d’un côté, ça l’ennuyait, tant l’exercice est répétitif et monotone, d’un autre il appréciait de rencontrer ses lecteurs. Cependant, ces temps-ci, la fatigue l’emportait sur l’appétit de discussions ; il continuait plus par habitude que par désir, se trouvant à ce point difficile de sa carrière où il n’avait plus besoin d’aider à la vente de ses livres mais où il craignait qu’elle ne baisse. Leur qualité aussi… Peut-être au demeurant venait-il, avec son ultime opus, d’écrire « le livre de trop », celui qui n’était pas singulier, celui qui n’était plus aussi nécessaire que les autres. Pour l’heure, il refusait de se laisser contaminer par ce doute car il l’éprouvait à chaque publication.

Par-dessus les visages anonymes, il avait remarqué une belle femme, une métisse habillée de soie fauve et mordorée, qui, à l’écart, marchait seule de long en large. Quoique absorbée par une conversation téléphonique, elle jetait de temps à autre des œillades pétillantes à l’écrivain.

— Qui est-ce ? demanda-t-il au responsable commercial.

— Votre attachée de presse pour la Belgique. Voulez-vous que je vous la présente ?

— S’il vous plaît.

Ravi d’interrompre la chaîne des signatures pendant quelques secondes, il retint la main que Florence lui tendait.

— Je vais m’occuper de vous pendant quelques jours, murmura-t-elle, troublée.

— J’y compte bien, confirma-t-il avec une chaleur appuyée.

Les doigts de la jeune femme répondirent de manière favorable à la pression de sa paume, une lueur d’acquiescement traversa ses prunelles, Balthazar sut qu’il avait gagné : il ne passerait pas la nuit seul à l’hôtel.

Ragaillardi, déjà en appétit d’ébats sexuels, il se tourna vers la lectrice suivante avec un sourire d’ogre en lui demandant d’une voix vibrante :

— Alors, madame, que puis-je pour vous ?

Odette fut si surprise par l’énergie virile avec laquelle il s’adressait à elle qu’elle en perdit instantanément ses moyens.

— Mm… Mm… Mm…

Incapable d’articuler un mot.

Balthazar Balsan la regarda sans la regarder, aimable de façon professionnelle.

— Avez-vous un livre sur vous ?

Odette ne bougea pas, quoiqu’elle détînt un exemplaire du Silence de la plaine contre sa poitrine.

— Voulez-vous que je vous signe le dernier ?

Au prix d’un effort colossal, elle parvint à esquisser un signe positif.

Il avança la main pour s’emparer du livre ; se méprenant, Odette recula, marcha sur la dame suivante, comprit sa méprise et brandit soudain le volume d’un geste brusque qui manqua le blesser à la tête.

— À quel nom ?

— C’est pour vous ?

Odette approuva du front.

— Quel est votre nom ?

— Votre prénom ?

Odette, risquant le tout pour le tout, ouvrit la bouche et murmura en déglutissant :

— … dette !

— Pardon ?

— … dette !

— Dette ?

De plus en plus malheureuse, étranglée, au bord de la syncope, elle tenta d’articuler une ultime fois :

— … dette !

 

Quelques heures plus tard, assise sur un banc, tandis que la lumière se grisait pour laisser l’obscurité remonter du sol au ciel, Odette ne se résolvait pas à rentrer à Charleroi. Consternée, elle lisait et relisait la page de titre où son auteur préféré avait inscrit « Pour Dette ».

Voilà, elle avait raté son unique rencontre avec l’écrivain de ses rêves et ses enfants allaient se moquer d’elle… Ils auraient raison. Existait-il une autre femme de son âge incapable de décliner son nom et son prénom ?

Sitôt qu’elle fut montée dans le bus, elle oublia l’incident et commença à léviter pendant le trajet de retour car dès la première phrase, le nouveau livre de Balthazar Balsan l’inonda de lumière et l’emporta dans son monde en effaçant ses peines, sa honte, les conversations de ses voisins, les bruits de machines, le paysage triste et industriel de Charleroi. Grâce à lui, elle planait.

Revenue chez elle, marchant sur la pointe des pieds afin de ne réveiller personne – afin surtout d’éviter qu’on la questionne sur sa déconfiture –, elle se mit au lit, assise contre ses oreillers, face au panorama qui, collé au mur, représentait des amants en ombre chinoise devant un coucher de soleil marin. Elle ne parvint pas à se détacher des pages et n’éteignit sa lampe de chevet qu’après avoir achevé le volume.

 

De son côté, Balthazar Balsan passait une nuit beaucoup plus charnelle. La belle Florence s’était donnée à lui sans embarras et, devant cette Vénus noire au corps parfait, il s’était contraint à se montrer bon amant ; tant d’ardeur avait exigé des efforts et lui avait fait sentir que, pour le sexe aussi, il accusait la fatigue ; les choses se mettaient à lui coûter et il se demandait s’il ne s’engageait pas, malgré lui, dans un tournant de l’âge.

À minuit, Florence voulut brancher la télévision pour suivre la célèbre émission littéraire qui devait vanter son livre. Balthazar n’aurait pas accepté si ce n’avait pas été l’occasion de jouir d’une trêve réparatrice.

Le visage du critique littéraire redouté, Olaf Pims, apparut sur l’écran, et, par je ne sais quel instinct, Balthazar sentit immédiatement qu’il allait être agressé.

Derrière ses lunettes rouges – des lunettes de matador qui s’apprête à jouer du taureau avant de le tuer –, l’homme prit un air ennuyé, voire écœuré.

— On me demande de chroniquer le dernier livre de Balthazar Balsan. D’accord. Si au moins cela pouvait être vrai, si l’on était sûr que c’est le dernier, alors ce serait une bonne nouvelle ! Car je suis atterré. Du point de vue littéraire, c’est une catastrophe. Tout y est consternant, l’histoire, les personnages, le style… Se montrer aussi mauvais, mauvais avec constance, mauvais avec égalité, ça devient même une performance, c’est presque du génie. Si l’on pouvait mourir d’ennui, je serais mort hier soir.

Dans sa chambre d’hôtel, nu, une serviette autour des reins, Balthazar Balsan assistait, bouche bée, à sa démolition en direct. À ses côtés sur le lit, Florence, gênée, gigotait tel un asticot cherchant à remonter à la surface.

Olaf Pims poursuivit paisiblement son massacre.

— Je suis d’autant plus gêné de dire cela qu’il m’est arrivé en société de croiser Balthazar Balsan, un homme aimable, gentil, propre sur lui, au physique un peu ridicule de prof de gym mais un individu fréquentable, bref le genre d’homme dont une femme divorce agréablement.

Avec un petit sourire, Olaf Pims se tourna vers la caméra et parla comme s’il se trouvait soudain en face de Balthazar Balsan.

— Quand on a autant le sens des clichés, monsieur Balsan, il ne faut pas appeler ça roman, mais dictionnaire, oui, dictionnaire des expressions toutes faites, dictionnaire des pensées creuses. En attendant, voilà ce que mérite votre livre… la poubelle, et vite.

Olaf Pims déchira l’exemplaire qu’il tenait à la main et le jeta avec mépris derrière lui. Balthazar reçut ce geste comme un uppercut.

Sur le plateau, choqué par tant de violence, le présentateur demanda :

— Enfin, comment expliquez-vous son succès ?

— Les pauvres d’esprit ont bien le droit d’avoir, eux aussi, un héros. Les concierges, caissières et autres coiffeuses qui collectionnent les poupées de foire ou les photos de crépuscule ont sans doute trouvé l’écrivain idéal.

Florence coupa la télévision et se tourna vers Balthazar. Eût-elle été une attachée de presse plus expérimentée, elle lui aurait servi ce qu’on doit objecter en ces occasions : c’est un aigri qui ne supporte pas la vogue de tes livres, il les lit en songeant que tu racoles les lecteurs ; par conséquent il repère le démagogique dans le naturel, soupçonne l’intérêt commercial sous la virtuosité technique, prend ton désir d’intéresser les gens pour du marketing ; de plus, il se condamne en traitant le public de sous-humanité indigne, son mépris social se montrant même ahurissant. Cependant, jeune, Florence restait influençable ; médiocrement intelligente, elle confondait méchanceté et sens critique : pour elle, la messe donc était dite.

C’est sans doute parce qu’il sentit le regard méprisant et désolé de la jeune femme sur lui que Balthazar entama, ce soir-là, une phase dépressive. Des commentaires hargneux, il en avait toujours essuyé, des yeux de pitié, jamais. Il commença à se sentir vieux, fini, ridicule.

 

Depuis cette nuit, Odette avait relu trois fois Le Silence de la plaine et l’estimait un des meilleurs romans de Balthazar Balsan. À Rudy, son fils coiffeur, elle finit par avouer sa rencontre ratée avec l’écrivain. Sans rire d’elle, il comprit que sa mère souffrait.

— Qu’attendais-tu ? Que voulais-tu lui dire ?

— Que ses livres ne sont pas seulement bons mais qu’ils me font du bien. Les meilleurs antidépresseurs de la Terre. Ils devraient être remboursés par l’Assurance maladie.

— Eh bien, si tu n’as pas su lui dire, tu n’as qu’à lui écrire.

— Tu ne trouves pas ça bizarre, que j’écrive, moi, à un écrivain ?

— Pourquoi bizarre ?

— Une femme qui écrit mal écrivant à un homme qui écrit bien ?

— Il y a des coiffeurs chauves !

Convaincue par le raisonnement de Rudy, elle s’installa dans le salon-salle à manger, remisa un instant ses ouvrages de plumes et rédigea sa lettre.

 

Cher monsieur Balsan,

 

Je n’écris jamais car, si j’ai de l’orthographe, je n’ai pas de poésie. Or il me faudrait beaucoup de poésie pour vous raconter l’importance que vous avez pour moi. En fait, je vous dois la vie. Sans vous, je me serais tuée vingt fois. Voyez comme je rédige mal : une fois aurait suffi !

Je n’ai aimé qu’un homme, mon mari, Antoine. Il est toujours aussi beau, aussi mince, aussi jeune. C’est incroyable de ne pas changer comme ça. Faut dire qu’il est mort depuis dix ans, ça aide. Je n’ai pas voulu le remplacer. C’est ma façon de l’aimer toujours.

J’ai donc élevé seule mes deux enfants, Sue Helen et Rudy.

Rudy, ça va, je crois ; il est coiffeur, il gagne sa vie, il est joyeux, gentil, il a tendance à changer de copains trop souvent mais bon, il a dix-neuf ans, il s’amuse.

Sue Helen, c’est autre chose. C’est une maussade. Elle est née avec le poil hérissé. Même la nuit dans ses rêves, elle râle. Elle sort avec un crétin, une sorte de singe qui bricole des mobylettes toute la journée mais qui ne ramène jamais un centime. Depuis deux ans, il loge chez nous. Et en plus, il a un problème… il pue des pieds.

Franchement, ma vie, avant de vous connaître, je la trouvais souvent moche, moche comme un dimanche après-midi à Charleroi quand le ciel est bas, moche comme une machine à laver qui vous lâche quand vous en avez besoin ; moche comme un lit vide. Régulièrement la nuit, j’avais envie d’avaler des somnifères pour en finir. Puis un jour, je vous ai lu. C’est comme si on avait écarté les rideaux et laissé entrer la lumière. Par vos livres, vous montrez que, dans toute vie, même la plus misérable, il y a de quoi se réjouir, de quoi rire, de quoi aimer. Vous montrez que les petites personnes comme moi ont en réalité beaucoup de mérite parce que la moindre chose leur coûte plus qu’aux autres. Grâce à vos livres, j’ai appris à me respecter. À m’aimer un peu. À devenir l’Odette Toulemonde qu’on connaît aujourd’hui : une femme qui ouvre ses volets avec plaisir chaque matin, et qui les ferme chaque soir aussi avec plaisir.

Vos livres, on aurait dû me les injecter en intraveineuses après la mort de mon Antoine, ça m’aurait fait gagner du temps.

Quand, un jour, le plus tard possible, vous irez au Paradis, Dieu s’approchera de vous et vous dira : « Il y a plein de gens qui veulent vous remercier du bien que vous avez fait sur terre, monsieur Balsan », et parmi ces millions de personnes, il y aura Odette Toulemonde. Odette Toulemonde qui, pardonnez-lui, était trop impatiente pour attendre ce moment-là.

 

Odette

 

 

À peine avait-elle achevé que Rudy sortait en trombe de sa chambre où il flirtait avec son nouveau petit copain ; ils avaient juste pris le temps de se couvrir d’un caleçon et d’une chemise tant ils avaient hâte d’annoncer à Odette que, selon Internet, Balthazar Balsan donnerait bientôt une autre séance de dédicaces à Namur, pas trop loin d’ici.

— Ainsi, tu pourras lui porter ta lettre !

Balthazar Balsan n’arriva pas seul à la librairie de Namur, son éditeur ayant quitté Paris pour lui soutenir le moral, ce qui avait eu comme résultat principal de le déprimer davantage.

— Si mon éditeur passe plusieurs jours avec moi, c’est que ça va très mal, se disait-il.

Effectivement, les critiques, tels des loups, chassent en bande ; l’attaque d’Olaf Pims avait déchaîné la meute. Ceux qui avaient retenu leurs griefs ou leur indifférence contre Balsan se lâchaient désormais ; ceux qui ne l’avaient jamais lu avaient quand même des rancœurs à exprimer contre le succès ; et ceux qui ne pensaient rien en parlaient aussi puisqu’il fallait participer à la polémique.

Balthazar Balsan se montrait incapable de répliquer : il ne jouait pas sur ce terrain. Il détestait l’offensive et manquait d’agressivité, n’étant devenu romancier que pour chanter la vie, sa beauté, sa complexité. S’il pouvait s’indigner, c’était pour de grandes causes, pas la sienne. Son unique réaction était de souffrir en attendant que ça passe, au contraire de son éditeur qui aurait aimé exploiter cette effervescence médiatique.

À Namur, les lecteurs l’attendaient en moins grand nombre qu’à Bruxelles car, en quelques jours, il était devenu « ringard » d’apprécier Balthazar Balsan. Celui-ci se montrait d’autant plus aimable avec ceux qui s’aventuraient vers lui.

Ignorant ces agitations puisqu’elle ne lisait pas les journaux ni ne regardait les émissions culturelles, Odette n’imaginait pas que son écrivain vivait des heures si sombres. Pimpante, habillée moins chic que la première fois, encouragée par le verre de vin blanc que Rudy l’avait forcée à ingurgiter au café d’en face, elle se présenta en frémissant devant Balthazar Balsan.

— Bonjour, vous me reconnaissez ?

— Euh… oui… nous nous sommes vus… voyons… l’année dernière… Aidez-moi donc…

Nullement vexée, Odette préférait qu’il ait négligé sa prestation ridicule du mardi précédent et le libéra de ses recherches.

— Non, je blaguais. Nous ne nous sommes jamais vus.

— Ah, il me semblait bien, sinon je m’en serais souvenu. À qui ai-je l’honneur ?

— Toulemonde. Odette Toulemonde.

— Pardon ?

— Toulemonde, c’est mon nom.

À l’énoncé de ce patronyme comique, Balthazar pensa qu’elle se moquait.

— Vous plaisantez ?

— Pardon ?

Réalisant sa gaffe, Balthazar se reprit.

— Eh bien, dites-moi, c’est original comme nom…

— Pas dans ma famille !

Odette présenta un nouvel exemplaire à dédicacer.

— Pouvez-vous simplement marquer « Pour Odette » ?

Balthazar, distrait, voulut être sûr d’avoir bien entendu.

— Odette ?

— Oui, ça, mes parents ne m’ont pas ratée !

— Allons, c’est ravissant Odette…

— C’est épouvantable !

— Non.

— Si !

— C’est proustien.

— Prou… ?

— Proustien… À la recherche du temps perdu… Odette de Crécy, la femme dont Swann est amoureux…

— Je ne connais que des caniches qui s’appellent Odette. Des caniches. Et moi. D’ailleurs, sur moi, tout le monde l’oublie ce prénom. Pour qu’on s’en souvienne, faudrait peut-être que je mette un collier et que je me fasse friser ?

Il l’examina, pas certain d’avoir bien entendu, puis éclata de rire.

Se penchant, Odette lui glissa une enveloppe.

— Tenez, c’est pour vous. Lorsque je vous parle, je ne dis que des bêtises, alors je vous ai écrit.

Odette s’enfuit dans un bruissement de plumes.

 

Lorsqu’il se cala au fond de la voiture qui le ramenait en compagnie de son éditeur à Paris, Balthazar fut tenté un instant de lire le message, cependant, lorsqu’il vit le papier kitsch où s’entrelaçaient guirlandes de roses et branches de lilas retenues par des anges fessus, il ne l’ouvrit pas. Décidément, Olaf Pims avait raison : écrivain pour les caissières et les coiffeuses, il n’avait que les fans qu’il méritait ! En soupirant, il glissa néanmoins la lettre à l’intérieur de son manteau en chamois.

À Paris l’attendait une descente en enfer. Non seulement son épouse, fuyante, absorbée par son travail d’avocate, ne marqua aucune compassion pour ce qui lui arrivait mais il constata que son fils de dix ans était obligé de se battre au lycée contre les petits péteux qui se moquaient de son père. Il recevait peu de messages de sympathie, jamais du milieu littéraire – peut-être était-ce de sa faute, il ne le fréquentait pas. Enfermé dans son immense appartement de l’île Saint-Louis, devant un téléphone qui ne sonnait pas – c’était de sa faute aussi, il ne donnait pas son numéro –, il considéra objectivement son existence et soupçonna l’avoir ratée.

Certes, Isabelle, son épouse, était belle mais froide, cassante, ambitieuse, riche de manière héréditaire, beaucoup plus habituée à évoluer dans un monde de prédateurs que lui – ne s’étaient-ils pas autorisés à avoir des liaisons extraconjugales, indice que le ciment social tenait davantage leur couple que le lien amoureux ? Certes, il possédait un logement au cœur de la capitale qui faisait des envieux mais l’aimait-il vraiment ? Rien sur les murs, sur les fenêtres, sur les étagères, sur les canapés, n’avait été choisi par lui : un décorateur s’en était chargé ; au salon, trônait un piano à queue dont personne ne jouait, dérisoire signe de standing ; son bureau avait été conçu pour paraître dans les magazines car Balthazar préférait écrire au café. Il réalisait qu’il vivait dans un décor. Pire, un décor qui n’était pas le sien.

À quoi avait été consacré son argent ? À indiquer qu’il avait percé, qu’il s’était établi dans une classe dont il ne venait pas… Rien de ce qu’il possédait ne l’enrichissait réellement quoique tout montrât qu’il était riche.

S’il en avait une vague conscience, ce décalage ne l’avait encore jamais rendu malade car Balthazar était sauvé par la foi qu’il avait dans son œuvre. Or celle-ci, aujourd’hui, était attaquée… Lui-même doutait… Avait-il rédigé un seul roman valable ? La jalousie constituait-elle l’unique raison de ces attaques ? Et si ceux qui le condamnaient avaient raison ?

Fragile, émotif, habitué à trouver son équilibre dans la création, il ne pouvait y accéder dans la vie réelle. Il lui était insupportable que le débat intime qu’il avait toujours porté en lui – ai-je un talent à la hauteur de celui que je souhaiterais avoir ? – devint public. Au point qu’il finit, un soir, après qu’une bonne âme lui eut signalé que sa femme frayait assidûment avec Olaf Pims, par tenter de se suicider.

Quand la bonne philippine le découvrit inanimé, il n’était pas trop tard. Les services d’urgence parvinrent à lui faire reprendre conscience puis, après quelques jours d’observation, on le plaça en hôpital psychiatrique.

Là, il s’enferma dans un silence bienfaisant. Sans doute aurait-il, après quelques semaines, fini par répondre aux psychiatres vaillants et attentionnés qui tentaient de le libérer si l’arrivée inopinée de sa femme n’avait changé le cours de la cure.

Lorsqu’il entendit le bruit métallique de la fermeture automobile, il eut à peine besoin de vérifier par la fenêtre qu’il s’agissait bien d’Isabelle garant son tank dans le parc. En un éclair, il rassembla ses affaires, attrapa son manteau, brisa la porte qui ouvrait sur l’escalier extérieur, vérifia en dévalant les marches qu’il détenait bien un double des clés, bondit vers la voiture d’Isabelle et démarra pendant que celle-ci prenait l’ascenseur.

Il roula plusieurs kilomètres au hasard, hagard. Où irait-il ? Peu importait. Chaque fois qu’il imaginait se réfugier chez quelqu’un, à l’idée de devoir s’expliquer, il renonçait.

Garé sur une aire d’autoroute, il remuait un café trop sucré auquel le récipient communiquait sa saveur de carton lorsqu’il remarqua une grosseur dans la poche de son manteau en chamois.

Désœuvré, il ouvrit la lettre et soupira en notant que, le mauvais goût du papier ne suffisant pas, sa fan avait joint un cœur rouge en feutrine brodé de plumes à sa missive. Il amorça sa lecture du bout des yeux ; en l’achevant, il pleurait.

Allongé sur le fauteuil rabattu de la voiture, il la relut vingt fois, au point de la savoir par cœur. À chaque récitation, l’âme candide et chaleureuse d’Odette le bouleversait, versant ses derniers mots tel un baume.

 

Quand, un jour, le plus tard possible, vous irez au Paradis, Dieu s’approchera de vous et vous dira : « Il y a plein de gens qui veulent vous remercier du bien que vous avez fait sur terre, monsieur Balsan », et parmi ces millions de personnes, il y aura Odette Toulemonde. Odette Toulemonde qui, pardonnez-lui, était trop impatiente pour attendre ce moment-là.

 

Quand il eut le sentiment d’avoir usé leur effet réconfortant, il alluma le moteur et décida de rejoindre l’auteur de ces pages.

Ce soir-là, Odette Toulemonde préparait une île flottante, le dessert favori de la féroce Sue Helen, sa fille, postadolescente affublée d’un appareil dentaire qui allait d’entretiens d’embauche en entretiens d’embauche sans décrocher un engagement. Elle montait le blanc des œufs en neige en chantonnant lorsqu’on sonna à la porte d’entrée. Contrariée d’être interrompue au cours d’une opération si délicate, Odette s’essuya rapidement les mains, ne prit pas le temps de couvrir la simple combinaison de nylon qu’elle portait, et, persuadée qu’il s’agissait d’une voisine de palier, alla ouvrir.

Elle demeura bouche bée devant Balthazar Balsan, faible, épuisé, mal rasé, un sac de voyage à la main, qui la dévisageait avec fébrilité en brandissant une enveloppe.

— C’est vous qui m’avez écrit cette lettre ?

Confuse, Odette crut qu’il allait la gronder.

— Oui… mais…

— Ouf, je vous ai retrouvée.

Odette demeura interdite pendant qu’il soupirait de soulagement.

— Je n’ai qu’une seule question à vous poser, reprit-il, j’aimerais que vous y répondiez.

— Oui ?

— Est-ce que vous m’aimez ?

— Oui.

Elle n’avait pas hésité.

Pour lui, c’était un instant précieux, un instant qu’il dégustait pleinement. Il ne songeait pas à ce que la situation pouvait avoir de gênant pour Odette.

Celle-ci, se frottant les mains d’embarras, n’osait parler de ce qui la turlupinait ; elle n’arriva pourtant pas à se retenir :

— Mes œufs en neige…

— Pardon ?

— Mon problème, c’est que j’étais en train de monter des œufs en neige et vous savez, les œufs en neige, si on attend trop, ils…

Embêtée, elle esquissa un geste qui montrait la déflagration des œufs en neige.

Balthazar Balsan, trop bouleversé, n’avait pas suivi.

— En fait, j’aurais une deuxième question.

— Oui.

— Je peux vous la poser ?

— Oui.

— Je peux vraiment ?

— Oui.

Baissant les yeux vers le sol, il demanda sans oser soutenir son regard, tel un enfant coupable :

— Me permettez-vous de rester chez vous quelques jours ?

— Pardon ?

— Répondez-moi juste : oui ou non ?

Odette, impressionnée, réfléchit deux secondes puis s’exclama avec beaucoup de naturel :

— Oui. Mais vite, s’il vous plaît, à cause de mes œufs en neige !

Elle saisit le sac de voyage et tira Balthazar à l’intérieur.

Ce fut ainsi que Balthazar Balsan, sans que personne ne s’en doutât à Paris, s’installa à Charleroi, chez Odette Toulemonde, vendeuse le jour et plumassière la nuit.

— Plumassière ? demanda-t-il un soir.

— Je couds les plumes sur les costumes des danseuses. Vous savez, les revues, Folies-Bergère, Casino de Paris, tout ça… ça complète ce que je gagne au magasin.

Balthazar découvrait une vie aux antipodes de la sienne : sans gloire, sans argent, et pourtant heureuse.

Odette avait reçu un don : la joie. Au plus profond d’elle, il devait y avoir un jazz-band jouant en boucle des airs entraînants et des mélodies trépidantes. Aucune difficulté ne la démontait. Face à un problème, elle cherchait la solution. Puisque l’humilité et la modestie constituaient son caractère, n’estimant pas, en toute occasion, qu’elle méritait mieux, elle ne se sentait guère frustrée. Ainsi, lorsqu’elle détailla à Balthazar la barre en briques qu’elle habitait avec d’autres locataires aidés par les services sociaux, elle ne désigna que les loggias peintes en couleurs pastel genre glaces estivales, les balcons ornés de fleurs en plastique, les couloirs décorés de macramés, de géraniums ou de dessins de marins tenant une pipe.

— Quand on a la chance d’habiter ici, on ne veut plus déménager. On ne repart que les pieds devant, dans une boîte en sapin… C’est un petit paradis, cet immeuble !

Bienveillante envers l’humanité entière, elle vivait en bonne intelligence avec des êtres qui se définissaient à l’inverse d’elle car elle ne les jugeait pas. Ainsi, ne serait-ce que dans son couloir, elle sympathisait avec un couple de Flamands orange, abonnés au bronzage artificiel et aux clubs échangistes ; elle fraternisait avec une employée de mairie sèche et péremptoire qui savait tout sur tout ; elle échangeait des recettes avec une jeune junkie, déjà mère de cinq enfants, qui avait parfois des crises de rage et griffait les murs ; elle achetait la viande et le pain de M. Wilpute, un retraité impotent, raciste, sous prétexte qu’il avait beau « dire des âneries », c’était quand même un être humain.

En famille, elle montrait une ouverture semblable : l’homosexualité débridée de son fils Rudy lui causait moins d’embarras que la morosité de Sue Helen qui traversait une période difficile. En douceur, quoique repoussée du matin au soir, elle tentait d’aider sa fille à sourire, à prendre patience, à garder confiance et, peut-être, à se séparer de son copain, Polo, un parasite muet, goulu et malodorant que Rudy appelait « le kyste ».

Balthazar fut admis dans ce logis étroit sans qu’on l’ennuyât avec des questions, comme s’il avait été un cousin de passage auquel l’hospitalité était due. Il ne pouvait s’empêcher de comparer cet accueil avec sa propre attitude – ou celle de sa femme – lorsque des amis leur demandaient de les loger à Paris. « Et les hôtels, ça sert à quoi ! » s’exclamait à chaque fois Isabelle, furieuse, avant de suggérer aux impolis qu’ils seraient si collés sur eux que ça mettrait tout le monde mal à l’aise.

Faute d’être interrogé, Balthazar ne se demanda pas non plus ce qu’il faisait là, encore moins pourquoi il y restait. Tant que cette précision lui fut épargnée, il retrouva des forces, ignorant lui-même à quel point ce dépaysement social, culturel lui apportait un retour aux origines. Enfant mis au monde sous X par sa mère, Balthazar avait vécu dans différentes familles d’accueil, modestes, composées de braves gens qui ajoutaient quelques années durant un orphelin à leurs propres enfants. Très jeune, il avait juré de « s’échapper par le haut », en réussissant ses études : sa véritable identité serait intellectuelle. Soutenu par des bourses, il apprit le grec, le latin, l’anglais, l’allemand et l’espagnol, dévalisa les bibliothèques publiques pour acquérir une culture, prépara et intégra une des plus grandes écoles de France, l’École normale supérieure, en y ajoutant différents diplômes universitaires. Ces prouesses académiques auraient dû le conduire à un travail conformiste – professeur en faculté ou attaché à un cabinet ministériel – s’il n’avait pas découvert en route son talent d’écriture et décidé de s’y consacrer. Curieusement, dans ses livres, il ne décrivait pas le milieu auquel il appartenait depuis son ascension sociale mais celui où il avait passé ses premières années : cela expliquait sans doute l’harmonie de son œuvre, ses suffrages populaires, et certainement le mépris de l’intelligentsia. Devenir un membre de la famille Toulemonde le ramenait à des plaisirs simples, des considérations dépourvues d’ambition, au pur plaisir de vivre au milieu de gens chaleureux.

Or, en discutant avec les voisins, il découvrit que, pour tout l’immeuble, il était l’amant d’Odette.

Lorsqu’il s’en défendit auprès de Filip, le voisin échangiste qui avait aménagé une salle de musculation dans son garage, celui-ci le pria de ne pas le prendre pour un imbécile.

— Odette n’a pas reçu un homme chez elle depuis des années. Et puis, je te comprends : il n’y a pas de mal à se faire du bien ! C’est une belle femme, Odette. Elle me dirait oui, je ne lui dirais pas non.

Déconcerté, sentant qu’il devenait inconvenant pour la réputation d’Odette de démentir, Balthazar rejoignit l’appartement avec des questions nouvelles.

— Est-ce que je la désire sans m’en rendre compte ? Je n’y ai jamais pensé. Ce n’est pas mon genre de femme… trop… je ne sais pas… enfin non, pas du tout… Puis elle a mon âge… si je devais avoir envie, ce serait avec une plus jeune, normalement… En même temps, rien n’est normal, ici. Qu’est-ce que j’y fabrique, d’ailleurs ?

Le soir, comme les enfants s’étaient rendus à un concert pop, il se trouva seul avec Odette et posa un regard différent sur elle.

Sous la lumière tamisée du lampadaire, flattée par son pull angora, occupée à coudre un jeu de plumes sur une armure de strass, elle lui apparut fort mignonne. Ce qui lui avait échappé auparavant.

Filip a peut-être raison… pourquoi n’y ai-je pas pensé ?

Se sentant observée, Odette leva la tête et lui sourit. La gêne se dissipa.

Pour se rapprocher d’elle, il posa son livre et servit le café dans les tasses.

— Avez-vous un rêve, Odette ?

— Oui… Aller à la mer.

— La Méditerranée ?

— La Méditerranée, pourquoi ? On a la mer ici, peut-être moins belle mais plus discrète, plus réservée… la mer du Nord, quoi.

S’asseyant auprès d’elle pour reprendre une tasse, il laissa tomber sa tête contre son épaule. Elle frémit. Encouragé, il promena ses doigts contre son bras, son épaule, son cou. Elle tremblait. Enfin, il approcha ses lèvres.

— Non. S’il vous plaît.

— Je ne vous plais pas ?

— Que vous êtes bête… bien sûr que si… mais non.

— Antoine ? Le souvenir d’Antoine ? Odette baissa la tête, essuya une larme et déclara avec une grande tristesse, comme si elle trahissait son mari défunt :

— Non. Ce n’est pas à cause d’Antoine. Balthazar en conclut qu’il avait la voie libre et plaqua ses lèvres sur celles d’Odette.

Une gifle retentissante lui brûla la joue. Puis, de manière contradictoire, les doigts d’Odette se précipitèrent sur son visage pour le câliner, effacer le coup.

— Oh pardon, pardon.

— Je ne comprends pas. Vous ne voulez pas…

— Vous faire du mal ? Oh non, pardon.

— Vous ne voulez pas coucher avec moi ? Une deuxième gifle fut la réponse puis Odette, horrifiée, jaillit du canapé, s’échappa du salon et courut s’enfermer dans sa chambre.

 

Le lendemain, après une nuit passée dans le garage de Filip, Balthazar décida de partir pour ne pas s’enfoncer davantage dans une situation absurde. Alors que sa voiture filait sur l’autoroute, il prit néanmoins la peine de se rendre au salon de coiffure où travaillait Rudy afin de lui fourguer une liasse de billets.

— Je suis obligé de rentrer à Paris. Ta mère est fatiguée et rêve d’aller à la mer. Prends cet argent et loue une maison là-bas, veux-tu. Et surtout ne dis jamais que c’est moi. Prétends que tu as touché une prime. D’accord ?

Sans attendre de réponse, Balthazar sauta dans sa voiture.

À Paris, pendant son absence, sa situation s’était arrangée car on parlait déjà d’autre chose. Son éditeur ne doutait pas qu’avec le temps, Balthazar regagnerait la confiance de ses lecteurs et des médias.

Pour éviter de croiser sa femme, il alla rapidement chez lui à une heure où elle travaillait, lui déposa un mot pour la rassurer sur son état présent – s’inquiète-t-elle d’ailleurs ? –, remplit une valise et se rendit en Savoie où son fils séjournait en classe de neige.

Je dégoterai bien une chambre libre aux environs.

Sitôt qu’il le retrouva, François ne voulut plus le quitter. Après plusieurs jours passés à skier avec lui, Balthazar se rendit compte que, père absent, il devait rattraper un énorme retard de présence et d’amour auprès de son enfant.

De plus, il ne pouvait s’empêcher de reconnaître en lui sa fragilité et son anxiété chroniques. François voulait se faire accepter des autres en leur ressemblant et cependant souffrait de ne pas devenir assez lui-même.

— Puisque les vacances approchent, que dirais-tu de partir à la mer ? Avec moi et moi seul ?

En réponse, il reçut dans les bras un garçon qui hurlait de joie.

 

Le jour de Pâques, Odette se trouvait pour la première fois face à la mer du Nord. Intimidée, elle grattait des dessins sur le sable. L’infini des eaux, du ciel, de la plage lui paraissait un luxe au-dessus de ses moyens ; elle avait l’impression de profiter d’une splendeur indue.

Soudain, elle sentit une brûlure sur la nuque et se mit à penser fort à Balthazar. Lorsqu’elle se retourna, il se tenait là, sur la digue, son garçon à la main.

Leurs retrouvailles furent intenses mais douces car chacun tentait de ne pas blesser l’autre.

— Je suis revenu auprès de vous, Odette, parce que mon fils a besoin de leçons. Vous en donnez toujours ?

— Quoi ?

— Des cours de bonheur ?

On installa les Balsan dans le pavillon loué comme s’il était naturel qu’ils soient là et les vacances débutèrent.

Quand la vie eut trouvé son cours, Odette éprouva le besoin d’expliquer ses gifles à Balthazar.

— Je ne veux pas coucher avec vous parce que je sais que je ne vivrai pas avec vous. Vous n’êtes que de passage dans ma vie. Vous êtes entré, vous êtes reparti.

— Je suis revenu.

— Vous repartirez… Je ne suis pas idiote : il n’y a pas d’avenir commun entre Balthazar Balsan, le grand écrivain parisien, et Odette Toulemonde, vendeuse à Charleroi. C’est trop tard. Si nous avions vingt ans de moins, peut-être…

— L’âge n’a rien à voir avec…

— Si. L’âge, ça signifie que nos vies sont plutôt derrière que devant, que vous êtes installé dans une existence et moi dans une autre. Paris-Charleroi, de l’argent-pas d’argent : les jeux sont faits. On peut se croiser, on ne peut plus se rencontrer.

Balthazar ne savait pas très bien ce qu’il attendait d’Odette ; mais il avait besoin d’elle, il le savait.

Pour le reste, leur histoire ne ressemblait à rien. Peut-être avait-elle raison en le retenant d’aller vers la banalité de la liaison amoureuse ? Elle pouvait pourtant se tromper… Ne s’interdisait-elle pas d’avoir un corps ? Ne s’était-elle pas infligé une sorte de veuvage insensé après la mort d’Antoine ?

Il s’en rendit particulièrement compte un soir où une danse s’improvisa dans la maison de pêcheur. Livrée à la samba, libérée par la musique, Odette bougeait sensuellement, gracieuse, espiègle, dévoilant une féminité lascive et insolente qu’il ne lui connaissait pas. Lors de ces minutes-là, Balthazar esquissa quelques pas autour d’elle, et ressentit, entre les frôlements d’épaule et les effleurements de hanche, qu’il pourrait aisément se trouver au lit avec elle.

Au clair de lune, elle lui fit un aveu ingénu :

— Vous savez, Balthazar, je ne suis pas amoureuse de vous.

— Ah ?

— Non. Je ne suis pas amoureuse de vous : je vous aime.

Il reçut sa déclaration comme la plus belle qu’il eût jamais reçue – plus belle aussi que celles qu’il avait inventées dans ses livres.

En guise de réponse, il lui tendit le dossier en lézard qui contenait le nouveau roman qu’il écrivait depuis qu’il l’avait rejointe.

— Cela s’appellera Le Bonheur des autres. J’y raconte le destin de plusieurs personnages qui cherchent le bonheur sans le trouver. S’ils échouent, c’est parce qu’ils ont hérité ou adopté des conceptions du bonheur qui ne leur conviennent pas : argent, pouvoir, mariage valorisant, maîtresses à longues jambes, voitures de course, grand duplex à Paris, chalet à Megève et villa à Saint-Tropez, rien que des clichés. Malgré leur réussite, ils ne sont pas heureux car ils vivent le bonheur des autres, le bonheur selon les autres. Je vous dois ce livre. Regardez le début.

À la lumière du photophore, elle contempla la page inaugurale : il y avait inscrit « Pour Dette ».

Elle se sentit si légère qu’elle eut l’impression que sa tête venait de heurter la lune. Son cœur manqua se briser. En reprenant son souffle, elle porta sa main à sa poitrine et murmura :

— Calme-toi, Odette, calme-toi.

Si, à minuit, ils s’embrassèrent encore sur les joues en se souhaitant de beaux rêves, Balthazar envisagea que, dans les deux jours qui restaient, ils deviendraient logiquement amants.

Une mauvaise surprise l’attendait le lendemain. Au retour d’une excursion à vélo entreprise avec François, Rudy et Sue Helen, il découvrit que sa femme et son éditeur patientaient au salon.

Lorsqu’il aperçut Isabelle, il flaira un mauvais coup et faillit s’emporter contre elle. Odette le retint.

— Ne la grondez pas. C’est moi et uniquement moi qui suis à l’origine de cette réunion. Asseyez-vous et prenez un gâteau. C’est fait maison. Je vais chercher à boire.

La scène qui suivit fut surréelle aux yeux de Balthazar. Englué dans un cauchemar, il avait l’impression qu’Odette se prenait pour Miss Marple à la fin d’une enquête : autour d’un thé et de quelques petits-fours, elle réunissait les personnages du roman policier pour leur expliquer l’affaire et en tirer les conclusions.

— Balthazar Balsan m’a beaucoup apporté par ses livres. Je n’ai jamais pensé pouvoir lui rendre ce qu’il m’a donné jusqu’à ce que, par un concours de circonstances, il vienne se réfugier chez moi il y a quelques semaines. Bientôt, il va devoir rentrer à Paris car, à son âge et avec sa notoriété, on ne recommence pas sa vie à Charleroi. Or il n’ose pas parce qu’il a honte, d’abord, mais surtout parce qu’il a peur.

Elle se tourna vers Isabelle qui paraissait sceptique devant le mot « peur ».

— Peur de vous, madame ! Pourquoi ? Parce que vous ne l’admirez plus assez. Vous devez être fière de votre mari : il rend des milliers de gens heureux. Peut-être que, dans le lot, il y a des petites secrétaires et de minuscules employées comme moi, mais justement ! Qu’il arrive à nous passionner et à nous bouleverser, nous qui lisons peu, nous qui ne sommes pas cultivées comme vous, cela prouve qu’il a plus de talent que les autres ! Beaucoup plus ! Car vous savez, Olaf Pims, madame, peut-être qu’il écrit aussi des livres magnifiques, pourtant il me faut un dictionnaire et plusieurs tubes d’aspirine rien que pour comprendre de quoi il parle. C’est un snob qui ne s’adresse qu’aux gens qui ont lu autant de livres que lui.

Elle tendit une tasse de thé à l’éditeur en l’accablant d’un œil courroucé.

— Alors vous, monsieur, vous devez défendre davantage votre auteur auprès des gens de Paris qui l’insultent et lui foutent le bourdon. Quand on a la chance de fréquenter des trésors pareils, on s’en occupe. Ou alors, faut changer de métier, monsieur ! Goûtez mon cake au citron, je l’ai cuisiné spécialement !

Terrorisé, l’éditeur obéit. Odette se tourna de nouveau vers Isabelle Balsan.

— Vous croyez qu’il ne vous aime pas ? Qu’il ne vous aime plus ? C’est peut-être ce qu’il croit aussi… Pourtant, j’ai remarqué une chose, moi : votre photo, il la garde continuellement sur lui.

Isabelle, atteinte par la simplicité d’Odette, baissa la tête et devint sincère.

— Il m’a tellement trompée…

— Ah, si vous croyez qu’un homme, ça ne doit pas flirter ailleurs ni renifler ailleurs, faut pas prendre un homme, madame, mais un chien ! Et encore, faudrait le tenir enchaîné à sa niche. Moi, mon Antoine, que j’aimais tant et que j’aime autant vingt ans après, je me doutais bien qu’il avait laissé traîner ses pattes sur d’autres, différentes, plus jolies peut-être, ou tout simplement avec une autre odeur. N’empêche, c’est dans mes bras qu’il est mort. Dans mes bras. En me regardant. Et ça, ce sera mon cadeau pour toujours…

Elle lutta un instant contre l’émotion où elle était tombée sans l’avoir prévu et s’obligea à continuer :

— Balthazar Balsan va revenir vers vous. J’ai fait le maximum pour vous le retaper, pour vous le remettre en forme, pour qu’il sourie, qu’il rie, parce que, franchement, des hommes comme ça, si bons, si doués, si maladroits, si généreux, on ne peut pas les laisser se noyer. Moi, dans deux jours, je rentre à Charleroi, je retourne au magasin. Alors je ne voudrais pas que mon ouvrage se perde…

Balthazar contemplait avec douleur Odette qui, publiquement, déchirait en morceaux leur histoire d’amour. Il lui en voulait, il la détestait de lui infliger ça. Il lui semblait qu’elle avait une expression trouble, égarée, une figure de folle, mais il sentait qu’il était inutile de s’opposer. Si elle avait décrété qu’il en serait ainsi, elle n’en démordrait pas.

Avant de reprendre la route, il entreprit une balade au milieu des dunes avec Isabelle. Ni l’un ni l’autre n’étaient convaincus qu’ils arriveraient à revivre ensemble mais, pour François, ils avaient décidé d’essayer.

Lorsqu’ils revinrent à la maison de pêcheur, une ambulance les croisa en déchirant l’air de ses cris : Odette venait d’être victime d’une crise cardiaque.

Tant que sa vie fut suspendue à un fil, tout le monde demeura à Blieckenbleck. Après que le service de réanimation eut confirmé que ses jours n’étaient plus en danger, l’éditeur, Isabelle et son fils regagnèrent Paris.

Balthazar, lui, s’arrangea pour prolonger la location de la villa ; il s’occupa de Rudy et Sue Helen, stipulant qu’ils devaient cacher à leur mère qu’il était demeuré là.

— Plus tard… Quand elle ira mieux…

Chaque jour, il emmenait les enfants à la clinique et les attendait sur un siège au milieu des plantes vertes, des mamies en robe de chambre et des patients errant avec leur perfusion au bout d’une perche.

Enfin, Odette reprit ses forces, ses couleurs, ses esprits et s’étonna que quelqu’un eût placé la photo d’Antoine sur sa table de chevet.

— Qui a fait ça ?

Les enfants avouèrent que l’initiative venait de Balthazar et que celui-ci, resté à Blieckenbleck, s’était occupé d’eux à l’instar d’un père.

À l’émotion de leur mère, à l’affolement des appareils cardiologiques, à la danse des diagrammes verts mesurant le rythme des palpitations, les enfants comprirent que Balthazar avait eu raison d’attendre sa convalescence et se doutèrent que son premier malaise venait de ce qu’elle avait repoussé Balthazar – ce que son cœur n’avait pu supporter.

Le lendemain, Balthazar pénétra, ému comme s’il avait quinze ans, dans la chambre d’Odette. Il lui présenta deux bouquets.

— Pourquoi deux bouquets ?

— Un de ma part. Un de la part d’Antoine.

— Antoine ?

Balthazar s’assit près du lit en désignant la photo de son mari avec douceur.

— Nous sommes devenus très bons copains, Antoine et moi. Il m’a accepté. Il considère que je vous aime suffisamment pour avoir droit à son respect. Lorsque vous avez eu votre malaise, il m’a avoué qu’il s’était réjoui un peu vite ; il a cru que vous veniez le rejoindre. Puis il s’en est voulu d’avoir eu une pensée si égoïste ; maintenant, pour ses enfants et vous, il est rassuré que vous alliez mieux.

— Qu’est-ce qu’il vous a dit d’autre ?

— Ça ne va pas vous plaire…

Balthazar se pencha respectueusement vers Odette pour murmurer :

— Il vous a confiée à moi…

Bouleversée, Odette se mit sangloter en silence, touchée au plus profond. Elle essaya néanmoins de plaisanter.

— Il ne me demande pas mon avis ?

— Antoine ? Non. Il prétend que vous avez une tête de bois.

Il se pencha davantage et ajouta, avec une tendresse irrésistible :

— Je lui ai répondu… que je suis d’accord.

Ils s’embrassèrent enfin.

Aussitôt, les appareils cardiologiques se mirent à trépider, une sorte d’alarme retentit, appelant le personnel au secours parce qu’un cœur s’emballait.

Balthazar détacha ses lèvres et murmura en regardant Odette :

— Calme-toi, Odette, calme-toi.